rencontre avec Silly Boy Blue



rencontre avec Silly Boy Blue

Ses inspirations, ses angoisses, ses textes et son regard sur la drague 2.0: en pleine tournée des festivals, la chanteuse de s’est posée avec BFMTV.com pour nous parler de son premier album, Breakup Songs.

Silly Boy Blue savoure un été bien rempli: après la sortie d’un premier album intitulé Breakup Songs, le 18 juin dernier, la chanteuse parcourt l’Hexagone pour enchaîner les festivals. Printemps de Bourges, Vieilles Charrues, Nuits de Fourvière ou encore Terres du Son, l’artiste de 25 ans occupe les scènes estivales les plus courues pour y présenter sa pop-rock aérienne, face à un public qui lui est de plus en plus acquis.

Car Silly Boy Blue se fait une place sur la nouvelle scène musicale française depuis des années. Cette ancienne journaliste, qui a officié chez France 24, Les Inrocks ou Têtu, a fait ses armes dans le duo Pégase avant de voler en solo. Son premier album fait partie de ces disques qui se dévoilent petit à petit. À la première écoute de Breakup Songs (Columbia), on est d’abord frappé par la mélancolie des mélodies. Lorsqu’on y revient, ce sont ses arrangements hybrides, qui reprennent tous les codes de la folk pour les mâtiner d’électro, qui chatouillent l’oreille. Et quand, plus tard, on s’intéresse aux textes, on y découvre des rimes futées, nostalgiques ou vengeresses, souvent adressées à des amours perdues.

Mais la vraie surprise, c’est sans doute Ana Benabdelkarim, la Nantaise de 25 ans qui se cache derrière ce pseudo (hommage à un titre de David Bowie, qu’elle adule). Entre deux dates de festivals, elle nous a accordé une interview dans un bar parisien pour parler de ce recueil de « chansons de rupture ». On ne voit pas les deux heures d’entretien défiler tant on a l’impression de les passer avec une copine. Le stupide garçon bleu à l’univers si sombre a le rire et la blague faciles, saupoudre chacun de ses succès d’autodérision et fait preuve d’une franchise qui semble sans limites: de son syndrome de l’imposteur à ses relations compliquées, en passant par le sexisme dans la musique ou ses influences hétéroclites ultra-assumées (elle parle avec autant d’enthousiasme d’Elliott Smith que de Britney Spears), toutes les questions semblent admises. Forcément, on en profite.

Votre album est sorti il y a un peu plus d’un mois, et vous parcourez les festivals de France pour le défendre. Retrouver la scène après avoir été bloquée par le coronavirus, c’est un bonheur?

De ouf. J’aime bien le studio, les réseaux, mais tout ce que je fais me mène à la scène. Le reste, ce sont des formalités avant de me produire. En concert j’ai le temps d’expliquer mes morceaux au public. Et maintenant il y a des gens qui commencent à connaître mes morceaux par cœur… pour moi c’est fou.

Votre premier album a eu un bel écho médiatique, vous multipliez les scènes et votre notoriété grandit. Lorsque vous vous produisez, vous avez parfois le sentiment d’arriver en terrain conquis?

À chaque concert que j’ai fait depuis le début de l’été, il y avait deux ou trois personnes qui connaissaient les morceaux par cœur ou qui portaient un t-shirt Silly Boy Blue. Un t-shirt de moi! Ça me flingos… Mais je serai toujours la découverte de quelqu’un, je l’ai vraiment en tête, surtout à cause du syndrome de l’imposteur. Et c’est aussi une nouvelle pression: quand j’arrivais et que personne ne me connaissait, je pouvais me dire qu’au mieux ce serait une réussite, au pire ce serait raté. Maintenant, je sens qu’il y a une attente. Quand tu ouvres pour les Vieilles charrues ou Terres du son, tu sais qu’il va falloir donner de ta personne. Mais c’est cool, parce que je suis à un tout petit niveau. Ça me met dans une nouvelle dynamique.

Vous parlez du syndrome de l’imposteur. Avec le temps, vous arrivez à vous en débarrasser?

Je pense qu’on est nombreux à ressentir ça, dans ma génération (elle mime des vagues avec sa main): ‘On est des merdes, on est géniaux, on est des merdes, on est géniaux, je suis quoi aujourd’hui?’ Mais il y a quand même de vrais moments de reconnaissance. Par exemple aux Nuits de Fourvière à Lyon, c’était complet, j’ai reçu des tonnes de messages, les gens m’ont applaudie, j’avais des potes présents et je me suis dit: ‘Il se passe ça maintenant, j’en garde un petit peu pour quand ça ira moins bien’. Alors le syndrome de l’imposteur, je le maîtrise mieux… (elle jette un œil sur notre table vide): Pourquoi la serveuse n’est pas venue? C’est parce qu’on est nuls?

Ce syndrome de l’imposteur, justement, est-ce que vous pensez qu’il vient du fait que vous êtes une fille dans la musique?

De ouf. Et depuis le lycée. J’ai vu des groupes de lycéens tout pourris jouer à la fête du lycée et des filles méga-talentueuses ne pas le faire. La première fois que j’ai osé jouer en public avec une copine, en seconde, c’était après un an de répétitions dans son garage. Quand j’ai commencé mon projet solo, je connaissais tous les détails de ma carte son, je peux presque expliquer comment la resouder alors que ce n’est pas du tout mon taff, justement parce qu’on m’a déjà dit ‘Tu ne sais pas faire’. Toutes les filles dans la musique compensent à fond en sachant faire des choses qu’elles ne devraient pas savoir faire, pour qu’on ne puisse pas leur dire ‘T’es la petite meuf qui fait de la musique’. Mais les choses évoluent. J’ai beaucoup d’espoir.

D’autant que la jeune scène musicale française regorge de nouvelles têtes féminines: Hoshi, Barbara Pravi, Angèle, Pomme… On assiste à un élan féminin, non?

À fond. Je trouve qu’il y a une grosse entraide et une vraie sororité. Je pense qu’on nous a fait croire pendant très longtemps que si on n’écrasait pas les filles autour de nous on n’aurait pas notre place. On s’est toutes rendu compte que c’était complètement faux, qu’on faisait toutes des choses différentes et que les plates-bandes qu’on nous donnait n’étaient pas celles de la voisine. Ça me fait beaucoup de bien de me dire que je peux compter sur des filles comme ça. Je sais que je peux vraiment leur faire confiance.

Justement, vous dites que vous avez tenu à produire vous-mêmes trois chansons de l’album et que c’était « un choix féministe ». Pourquoi?

J’ai travaillé avec deux producteurs, Apollo Noir et Sam Tiba; ils sont géniaux et ils respectent mon travail. Il y avait trois morceaux que je savais que je pouvais produire moi-même. J’en avais besoin en terme d’ego, c’était une manière de dire ‘Je suis une fille capable de produire mes morceaux’. C’était important pour moi parce qu’il y a très peu de femmes productrices en France. De même, j’ai un principe inébranlable: sur scène, je veux que mes équipes soient composées au moins à 50% de filles. C’est une manière de représenter les femmes, et ça passe aussi par la production. J’ai voulu contrer cette idée d’être incapable, de ne pas avoir les connaissances, et j’en suis super fière. Et si ça peu donner envie à des filles de faire pareil…

Dans une interview pour Manifesto XXI, vous dites que vous vouliez que Breakup Songs « raconte une histoire ». Quelle histoire?

De tous les titres auxquels je pensais pour l’album, Breakup Songs était celui qui revenait tout le temps. Une rupture, ça peut être plein de choses: une rupture amicale, une rupture amoureuse, la fin de quelque chose et le début d’autre chose… Pour moi, les 12 chansons de l’album parlent de plein de ruptures différentes. Goodbye, par exemple, c’est la rupture au sens propre, tandis que Teenager, c’est la rupture avec mon adolescence. Dans Creepy Girl, je parle de quelqu’un que j’ai aimé pendant un an sans qu’il le sache, et ça m’allait très bien. Je n’avais pas envie de concrétiser quoi que ce soit, alors je me suis dit que j’allais le vivre à fond dans ma tête. Je n’avais pas envie qu’il y ait une fin, je voulais que la fin vienne de moi. On se croisait à des événements et je me disais ‘Hinhin, j’ai déjà deux morceaux sur toi’.

Ces histoires d’amour vécues dans l’imaginaire, ces béguins non formulés, vous pensez qu’ils font grandir comme de vraies histoires?

Complètement. J’assume totalement le fait de vivre des choses dans sa tête. Je ne pense pas que les sentiments ont besoin d’être tangibles ou partagés pour être réels et très forts. J’ai besoin de concret dans plein d’aspects de ma vie, mais pas celui-là.

Et visiblement, c’est aussi ça qui vous inspire.

À fond, parce que j’aime bien réécrire les histoires. Il y a un ex avec qui je suis restée un an, et dans l’album je n’ai rien écrit sur lui. Parce qu’on a vécu le début, le milieu et la fin ensemble, et je n’avais pas grand chose à dire de plus. Je suis très contente d’avoir de vraies relations, mais ça me va aussi d’avoir des crush (béguins, ndlr) dans tous les sens (rires).

Dans vos textes, vous jouez avec les mots, les expressions et les figures de style: « Nous avons joué et je me suis perdue », « Ils m’ont donné les clés pour être courageuse et je les ai perdues derrière mon blues de fin de soirée »: comment vous viennent ces formulations?

Je n’ai pas vraiment de processus créatif, c’est comme ça me vient. J’adore les chanteuses qui osent dire les choses, comme Olivia Rodrigo ou Taylor Swift, qui arrivent à mettre des mots très francs sur ce qu’elles ressentent mais qui peuvent aussi écrire de super métaphores… Je n’ai pas la prétention de dire que je fais la même chose, mais moi aussi je glisse de petits totems dans mes textes. Par exemple, une de mes chansons s’appelle 22, sur un ex qui était horrible: il m’a quittée un 21 août et j’ai découvert le 22 sur Instagram qu’il sortait avec une autre meuf. Alors j’ai appelé la chanson 22 pour me dire: ‘Si un jour tu as envie de lui renvoyer un message, rappelle-toi simplement du chiffre 22. Un jour seulement, après deux ans de relations’.

Ça ne vous dérange pas, de parler de vos ex en interview?

Pas du tout. Déso, pas déso. Je ne dis pas les prénoms, mais sinon… ils n’avaient qu’à pas sortir avec moi: j’écris des chansons, vous le saviez les gars!

Vous chantez « Je laisse mon message en brouillon » ou « Ne m’envoie pas un texto parce que tu te sens seul ». Cela met de la poésie dans ces rapports numériques, considérés par beaucoup comme l’inverse du romantisme. Il resterait donc de la place pour la rêverie chez les amoureux des années 2020?

Je pense qu’il y a du négatif et du positif. Le téléphone, je l’utilise comme un liant, une suite, un moyen d’entretenir quelque chose. C’est sans doute un peu naïf, mais je pense que quand tu as très envie de tomber amoureux ou de poésie, tu peux en trouver où tu veux. Je trouve hyper poétique de constater que je suis restée sur mon téléphone jusqu’à une heure pas possible à parler avec quelqu’un sans voir le temps passer.

On ressent une anxiété, une mélancolie dans votre album. D’où vous viennent-elles, et comment les transformez-vous en quelque chose de beau?

Déjà, c’est gentil de dire que c’est beau. C’est mieux que ‘Comment les transformez-vous en quelque chose de médiocre?’ (rires). Je ne sais pas d’où ça me vient. Je l’ai beaucoup combattu quand j’étais plus jeune mais maintenant que je fais de la musique, j’ai décidé de l’accepter. Certains vont chez le psy, moi j’écris des chansons. Quand je suis sur scène et que je vois les gens danser dessus, quelque chose s’inverse. Ça me permet de transformer des moments où ça ne va pas trop en moments agréables.

L’écriture vous coûte?

Certaines chansons sont très dures à écrire, oui. Be The Clown, par exemple, parce que c’était un aveu. Tous mes potes me disaient que je me faisais prendre pour une débilos par quelqu’un, et c’est le moment où j’ai réalisé que j’étais le clown de l’histoire. Toute la journée tu parles avec des potes qui te disent ‘Tu ne lui réponds plus, tu bloques son numéro’, et le soir tu lui écris quand même. En écrivant cette chanson, j’avouais ce que je ne m’avouais pas à moi.

Et ce n’est pas difficile, de sortir quelque chose d’aussi intime?

Le jour de la sortie de l’album, j’ai pleuré toute la journée. Je ne m’y attendais pas du tout. Ce disque, c’est l’intégralité de mon coeur entre les mains des gens. Tout était dévoilé et j’avais l’impression de ne plus avoir aucune maîtrise sur ma vie. Après ça a été mieux, je me suis dit ‘C’est ton album, c’est ton métier, va falloir s’y faire!’ (rires). Pour revenir sur le syndrome de l’imposteur, ça fait bizarre de voir des gens reprendre tes textes, de constater qu’ils voient en toi quelque chose d’estimable. Et ça fait du bien, quand toi tu ne t’estimes pas des masses. Par exemple, dès le jour de la sortie, j’ai vu une fille mettre des paroles dans sa bio Twitter. Ça m’a fait super plaisir, et en même temps je me suis dit ‘Est-ce qu’elle sait que je suis un sac de courses?’.

Dans Teenager, vous chantez « Je ne suis peut-être pas seulement hétéro ». Etudiante, vous avez écrit un mémoire sur les corps androgynes dans la musique. Ce jeu sur les orientations, les identités, ça vous parle?

Ça m’intéresse beaucoup. Je n’ai jamais ressenti le besoin de faire de coming-out, mais ce sont des questions que je me pose depuis que je suis assez jeune et que j’ai pu éviter de me poser personnellement en bossant sur des sujets LGBT pour Les Inrocks ou Têtu, ou en adorant des artistes ou des films queer. J’ai grandi avec deux grands frères, mes copines portaient des robes et moi je mettais des pantalons. Plus tard j’ai lu des livres, des essais, écouté des musiques et des paroles qui me parlaient. Bowie, j’aime autant sa musique que ce qu’il a représenté. J’ai eu envie d’écrire ces paroles dans Teenager, que ce soit un moment où je le dis comme ça. C’est quelque chose qui fait partie de ma vie et j’ai voulu le mettre dans l’album.

Une dernière question: dans Hi, It’s Me Again, vous chantez à l’adresse d’un ex: ‘Est-ce que tu lis mes interviews? Est-ce que tu comprends les messages que j’y ai laissés pour toi?’. Est-ce que vous lui avez laissé des messages dans celle-ci?

(Rires) En vrai, non… Avant, je le faisais beaucoup plus. Mais parce que j’avais envie qu’il revienne, aussi! Maintenant c’est du passé. Et puis j’ai déjà écrit de nouveaux morceaux sur d’autres personnes. (Elle marque une pause, puis:) Ouais, je me suis encore fait larguer.

Premier album Breakup Songs, disponible chez Columbia

Silly Boy Blue sera à la Gaîté Lyrique le 6 octobre prochain



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