« Nous étudions les effets des maladies et des épidémies sur la pauvreté, les inégalités, le travail… »


Josselin Thuilliez, économiste, chercheur au CNRS, en février 2020.

Josselin Thuilliez est parmi les trois économistes qui ont été retenus, par le jury associant les représentants du Cercle des économistes et du Monde, pour leurs travaux relevant de l’économie appliquée et permettant de promouvoir le débat public.

Vos travaux se situent au croisement de l’épidémiologie et de l’économie. Quels enseignements cette approche permet-elle de tirer ?

Je m’ancre effectivement dans l’épidémiologie économique, qui est un domaine à l’intersection entre ces deux disciplines. L’épidémiologie économique permet d’intégrer des réponses comportementales, qui découlent d’un contexte épidémiologique, pour mieux comprendre comment les maladies sont transmises et de quelle façon elles peuvent être contrôlées. C’est passionnant car cela permet de regarder les effets d’une maladie sur une multitude d’aspects comme la pauvreté, les inégalités, le travail ou l’éducation, mais aussi des aspects moins visibles comme les croyances ou l’apprentissage. On s’intéresse aussi aux politiques de contrôle pour déterminer quelles incitations seront les meilleures, et voir si la politique mise en place permet d’avoir les effets attendus.

Grâce à ce type d’analyses, on peut faire des estimations de coûts/bénéfices ou de coûts/efficacité, et imaginer des scénarios variés pour comparer des politiques différentes. Sur le paludisme, nous avons montré que les effets de la maladie infectieuse sur la pauvreté peuvent passer par l’éducation, et notamment que le paludisme sans symptômes pouvait engendrer des problèmes d’attention, des redoublements ou de l’absentéisme scolaire.

En quoi cela peut-il s’appliquer à la pandémie de Covid-19, sur laquelle vous travaillez actuellement ?

Nous travaillons sur un projet de modélisation de la dynamique épidémique durant les différents confinements. Nous essayons d’intégrer des effets inattendus sur les comportements économiques, les apprentissages, les croyances, la connexion sociale entre les gens, ou encore les effets de certaines mesures sur la santé, comme on a pu, par exemple, le voir avec les problèmes de consommation de psychotropes en France. Certains modèles économiques sur le paludisme se rapprochent finalement assez de ce que l’on peut observer sur le Covid. En réexploitant cette matière, on peut tenter d’en extraire un caractère généralisable qui puisse permettre ensuite de faire des recommandations applicables à d’autres maladies.

Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à ces thèmes ?

J’ai commencé mes travaux sur les maladies infectieuses au Mali, après mon master de recherche à Paris-I. J’y ai travaillé avec le médecin chercheur Ogobara Doumbo, un scientifique de renommée internationale qui nous a malheureusement quittés en 2018, et que mon directeur de thèse, Jean-Claude Berthélemy, m’avait poussé à rencontrer. Il m’a accueilli au Malaria Research and Training Center (MRTC) à Bamako, où j’ai effectué une grande partie de ma thèse, qui portait sur les effets du paludisme sur l’accumulation de capital humain. C’était assez peu banal d’être immergé dans une faculté de médecine au Mali alors que j’étais en thèse d’économie. Mais je pense qu’il avait compris que le paludisme, qui décimait – et décime toujours – de nombreux enfants africains, ne s’arrêtait pas seulement aux cas mortels de la maladie, mais qu’il s’agit d’un problème de santé publique plus large, qui englobeaussi des formes asymptomatiques dont les effets sur la société restent assez complexes à comprendre.

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