journal d’un médecin de campagne au temps du coronavirus (2)


Pour ne rien manquer de l’actualité africaine, inscrivez-vous à la newsletter du « Monde Afrique » depuis ce lien. Chaque samedi à 6 heures, retrouvez une semaine d’actualité et de débats traitée par la rédaction du « Monde Afrique ».

Le docteur Abdallah Aggoune dans son cabinet de la cité Dallas à Bougara, au sud d’Alger, dans la « wilaya » de Blida, en février 2020.

Depuis près de quarante ans, Abdallah Aggoune est médecin à Bougara, dans la wilaya de Blida, au sud d’Alger. Il a exercé pendant toute la décennie noire, alors que son cabinet se trouvait dans l’un des fiefs des islamistes du Groupe islamique armé (GIA). Il était encore là quand la pandémie coronavirus (SARS-CoV-2) a fondu sur l’Algérie, vague après vague. Pendant la troisième, celle qui a touché le Maghreb au cœur de l’été, le praticien a consigné dans un journal ses observations quotidiennes. Comme une fenêtre entrouverte sur un monde qui va mal.

Avec, au 27 août, 193 674 cas de contamination et 5 121 décès dus au Covid-19, l’Algérie est le cinquième pays le plus touché du continent en nombre de morts, cependant très loin de l’Afrique du Sud (2 734 973/80 826), de la Tunisie (651 483/22 932), de l’Egypte (287 159/16 701) ou même du Maroc (836 494/12 176).

Samedi 17 juillet

Premier jour d’une semaine de travail qui s’annonce harassante. Il fait une chaleur torride depuis le début du mois et le nombre de cas de contamination augmente chaque jour. J’en ai compté une dizaine puis une vingtaine, une trentaine… Aujourd’hui, il y en a eu 51 !

Sur la plage, dans le quartier de Bab El-Oued, à Alger, le 15 août 2021.

Il fallait s’y attendre : le relâchement des gestes barrières est flagrant. Dans les magasins, les grandes surfaces, les services publics, les laboratoires d’analyses médicales, les pharmacies et même les cabinets médicaux, le masque de protection n’est plus porté ou alors souvent sous le nez. Les personnes infectées, dès qu’elles se sentent moins malades, n’hésitent pas à sortir au bar ou à la mosquée alors qu’elles sont encore contagieuses. Dans la rue, les cafés, les restaurants, les salles de spectacle, tout le monde se serre la main, s’embrasse, s’enlace !

Lundi 19 juillet

J’ai dénombré plus de 80 nouveaux cas en deux jours, sans compter ceux qui revenaient avec des analyses afin de réajuster leur traitement avec des corticoïdes, du Lovenox et des antibiotiques.

Rentré chez moi, après une bonne douche, j’ai allumé l’ordinateur et posté sur Facebook :

21 h 38. Pendant les deux jours de l’Aïd, vous pouvez m’appeler au 05***. À celles et ceux qui téléphonent quand je suis au cabinet, je ne réponds pas car je suis dépassé par le nombre impressionnant de malades. Je suis désolé de ne pas répondre à tous les messages, j’en reçois des centaines chaque jour. Vous pouvez m’appeler en dehors des heures de travail et je vous répondrai dans la mesure du possible. SVP : EVITEZ LES RENCONTRES, NOUS RISQUONS UNE CATASTROPHE ! Puisse Dieu préserver notre communauté de Bougara !

Mardi 20 juillet

Aujourd’hui, c’est l’Aïd et je fais de la « télémédecine ». Appels et messages déferlent toute la matinée. Le flot se tarit vers 13 heures quand ceux qui ont égorgé le mouton sont occupés à manger leurs brochettes de foie et de cœur, pendant que les femmes nettoient les têtes et les abats. Mais les appels reprennent juste après et je délivre des ordonnances par SMS ou messages via Facebook, Viber ou WhatsApp.

Samedi 24 juillet

Ce matin, je suis arrivé plus tôt que d’habitude à Bougara parce que je m’attendais au pire. La journée s’annonçait lugubre et elle le fut. A 10 h 30, les deux salles d’attente étaient pleines à craquer. Le beau-fils d’un ami très cher m’a téléphoné. Quand j’ai entendu les pleurs, j’ai compris, je suis resté sans voix.

En tout, j’ai vu défiler 69 patients, dont plus de 50 cas de Covid. Je ne fais plus de médecine… Prendre le temps d’établir des diagnostics compliqués relève désormais de l’utopie !

Jeudi 29 juillet

Mon cabinet est littéralement assiégé et la vaillante Zohra, mon assistante, est harcelée par les personnes qui accompagnent les patients et la supplient de faire passer leurs proches en priorité. J’ai été obligé de sortir de la salle de consultation et de menacer les plus pressants de fermer le cabinet s’ils continuaient à mettre en danger Zohra ! Ça s’est calmé un moment, puis le manège a recommencé.

Samedi 31 juillet

Mes deux téléphones (un pour la famille et les amis, l’autre pour le travail) commencent à sonner aux premières heures du jour. Ça ne cesse qu’une fois que je suis au cabinet parce que je mets les appareils en silencieux pour me concentrer sur les consultations.

Campagne de vaccination à Alger, le 6 juin 2021.

Les malades et leurs accompagnateurs continuent de s’agglutiner devant l’entrée du cabinet. Beaucoup ont peur de patienter dans les salles d’attente pourtant aérées, de crainte d’être contaminés. Je sors souvent pour examiner les plus gravement atteints, assis dans des voitures, des fauteuils roulants ou sur des chaises installées à l’extérieur. La chaleur et l’humidité sont insupportables.

La journée sera pénible jusqu’au bout. Une fois chez moi, pour prendre ma douche, il faut que je fasse chauffer de l’eau et que j’ai en réserve, parce que les coupures sont quotidiennes. Je dîne en lisant les nombreux messages de détresse qui m’ont été envoyés sur l’ordinateur. Le télétravail reprend et se termine à minuit passé.

Samedi 7 août

Le nombre de nouveaux cas a nettement baissé ! J’en compte moins de quarante aujourd’hui. La décrue que j’espérais est peut-être enfin arrivée.

Dimanche 8 août

Je suis passé enfin sous la barre des vingt nouveaux cas quotidiens.

Lundi 9 août

Quel bonheur ! Une dizaine de nouveaux cas seulement et, cerise sur le gâteau, l’eau coule de mon robinet !

Les messages de détresse ont énormément diminué, les seuls appels que je reçois viennent de proches qui s’enquièrent de ma santé. J’ai retrouvé ma gaieté.

Elle est de courte durée : en me connectant à Facebook, je découvre les images des feux qui ravagent mon pays.

Mardi 10 août

Avec une petite dizaine de nouveaux cas par jour, je peux mener mes consultations en toute sérénité, mais le cœur n’y est pas : l’Algérie, qui commençait enfin à souffler, suffoque de nouveau.

« De tous les quartiers les dons affluent qui seront acheminés dans la nuit vers la Kabylie embrasée »

De tous les quartiers, des cités, des rues, les gens affluent pour déposer des dons qui seront acheminés dans la nuit vers la Kabylie embrasée. L’élan de solidarité est impressionnant et émouvant. Des citoyens mettent à la disposition des sinistrés leur maison, leur véhicule, leurs bras et leur vie. Je ne peux hélas pas être sur le terrain pour apporter mon aide et j’en suis triste !

Jeudi 12 août

Quatre nouveaux cas seulement. Je pense que nous en avons fini avec cette troisième vague. Hélas, nous ne pouvons pas profiter de cette accalmie, car le feu dévore plusieurs autres régions de notre pays. Annaba, Skikda, Sétif, Jijel sont à leur tour ravagées par les flammes.

Feu à Tizi Ouzou, en Kabylie, région située à l’est d’Alger, le 21 août 2021.

Pour enfoncer encore un peu plus le poignard dans la plaie, nous avons appris qu’un jeune innocent, Djamel Bensmaïl, surnommé Jimmy, artiste humaniste, qui avait fait plus de 200 kilomètres pour aider ses sœurs et frères de Kabylie, a été lynché d’une façon monstrueuse et abjecte. Cet été restera à jamais gravé dans les mémoires.

Vendredi 13 août

Vendredi 13, accalmie, gueule de bois quand même. Avec les incendies qui se sont déclarés dans plusieurs régions du pays et le nombre hallucinant de volontaires qui sont allés au secours des populations des régions sinistrées, j’ai peur d’un nouveau rebond de l’épidémie.

Ce soir, j’ai reçu un appel d’une dame. Elle voulait me parler de son neveu, un brillant étudiant dans le domaine scientifique qui avait beaucoup changé ces derniers mois. Lui qui était mélomane, fêtard, enjoué, s’était laissé pousser la barbe, ne portait plus que des vêtements dits « islamistes » (qamis, séroual, chéchia), voulait imposer le voile à sa propre mère, refusait tout débat avec son père… D’après la dame, il a par la suite trouvé chez elle mon livre, Blouse blanche, zone grise, décennie noire, et le lui a emprunté. Apparemment il l’a lu et ses parents ont appelé la dame pour la remercier parce que leur fils s’est rasé et s’est débarrassé de sa panoplie. Il réécoute de la musique. Bref, il s’est remis à vivre.

Lundi 16 août

La décrue est bien là, mais jusqu’à quand l’accalmie durera-t-elle ? Y aura-t-il une quatrième vague ? Combien de temps durera l’immunité des personnes contaminées ? Personne ne peut le prédire, hélas.

Ce monde est devenu une prison à ciel ouvert, avec des frontières fermées, des populations désaxées, des familles séparées et une jeunesse déboussolée. Je suis heureux d’avoir connu les années 1970, les avions avec la rangée fumeurs, les amours sans latex, Mai 68, les combats révolutionnaires dans le monde et chez nous, en Afrique. Je n’aurais pas aimé être jeune en 2021 et devoir arborer une preuve de vaccination ou un test PCR qui coûte les deux tiers d’un SMIG en Algérie, soit environ 75 euros.

« Je ne changerai pas ma vieillesse contre la jeunesse d’aujourd’hui »

Certes, la vaccination est gratuite et est devenue plus accessible grâce aux vaccins chinois Sinopharm et Sinovac, au russe Sputnik V et à l’AstraZeneca. Mais je ne changerai pas ma vieillesse contre la jeunesse d’aujourd’hui. Ma jeunesse, je la revis quand je suis fourbu de travail, en écoutant mes vieux vinyles et je me dis que c’était quand même mieux avant.

Lire aussi « En Algérie, nous étouffons sous nos masques, la pression, le désarroi et la peur » : journal d’un médecin de campagne au temps du coronavirus (1)



Lire la suite
www.lemonde.fr

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *