Pendant le confinement, « ce sont les interactions sociales qui ont donné sa valeur à la consigne émise par l’Etat »


Pendant le confinement, « ce sont les interactions sociales qui ont donné sa valeur à la consigne émise par l’Etat »

Pourquoi les Français ont-ils, pendant l’épidémie de Covid-19, massivement appliqué une consigne aussi radicale et aussi contraignante que le confinement ? Comment expliquer le respect de cette mesure sanitaire inédite mettant entre parenthèses la vie sociale ? Ce sont les questions que pose le sociologue Benoit Giry, maître de conférences à Sciences Po Rennes et chercheur au laboratoire Arènes (CNRS, UMR 6051), dans une étude réalisée pour la Fondation pour les sciences sociales (FSS). Ce chercheur travaillant sur la sociologie des catastrophes montre, à travers une analyse des messages postés sur Twitter pendant la crise sanitaire, que si le confinement a été respecté, ce n’est pas seulement en raison de la peur du gendarme ou des dangers de la contagion : c’est aussi parce que nombre de citoyens ont activement participé, par le biais de leurs « contributions ordinaires », au déploiement de cette politique publique.

Au printemps 2020, le premier confinement, malgré son extrême rigueur, a été bien respecté par les Français, qui ont pourtant la réputation d’être frondeurs. Etait-ce une surprise pour le sociologue que vous êtes ?

Les Français ont effectivement une forte propension à ne pas respecter les consignes, notamment lorsqu’elles émanent des producteurs de politiques publiques comme l’Etat. Selon le programme d’enquêtes sociales ISSP (« International Social Survey Programme »), qui couvre une quarantaine de pays, la France est la nation la plus tolérante à l’égard de la transgression : en 2016, près de 75 % des Français (contre 50 % des Britanniques et 30 % des Espagnols, par exemple) estimaient qu’il était plus important de suivre sa conscience que la loi. La défiance envers les institutions, qui est traditionnellement corrélée avec la non-observance des mesures sanitaires, est en outre nettement plus élevée en France que dans le reste de l’Europe.

Le confinement du printemps 2020, malgré son caractère inédit, exceptionnel et rigoureux, a été très bien respecté par les Français. Les enquêtes montrent qu’en dépit de quelques petits arrangements avec la règle, seuls les salariés « de première ligne » sont sortis de chez eux. Les autres sont même allés au-delà des consignes du gouvernement : plus de la moitié des individus ont déclaré des sorties inférieures, non pas à une heure, comme le prévoyaient les mesures, mais à trente minutes.

Comment expliquer ce respect de la discipline collective ?

La littérature consacrée au gouvernement des catastrophes insiste sur un premier facteur, la gravité de l’événement. Parce que la pandémie charrie de graves menaces et de lourdes incertitudes, elle inclinerait naturellement à l’obéissance en reconfigurant radicalement l’agenda des individus : sous l’effet de la peur et de la sidération, ils placeraient le Covid-19 au sommet de leurs priorités. Le deuxième facteur souligne le rôle des instruments d’action publique : l’importance des revenus de transferts et des contrôles policiers auraient rendu le respect du confinement moins coûteux que sa transgression. La troisième hypothèse souligne les propriétés cognitives ou morales des acteurs, qui accepteraient de restreindre leur liberté parce qu’ils ont mesuré le danger. La quatrième hypothèse insiste sur les cultures nationales – mais, dans le cas de la France, nous avons vu qu’elle était peu pertinente.

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