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« La guerre a mis en lumière la place de la Russie et de l’Ukraine dans la production et dans l’exportation de céréales »


Commerce, diplomatie : pourquoi le blé ukrainien est-il un élément capital et stratégique dans la guerre ? En 2022, la production de céréales et d’oléagineux en Ukraine devrait chuter de 40 % par rapport à 2021, en raison de la guerre. La sécurité alimentaire de l’Ukraine est-elle en jeu ? Pourquoi l’exportation des céréales est-elle au centre des préoccupations ? Quel impact cela peut-il avoir pour les besoins en blé dans le reste du monde ? Luc Bronner, grand reporter au Monde, a répondu à vos questions dans un tchat.

La tourelle d’un véhicule de combat blindé détruit est posée dans un champ de blé dans la région de Chernihiv, en Ukraine, le 7 juin 2022, alors que l’attaque de la Russie contre l’Ukraine se poursuit.
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Mathieu : Les agriculteurs ukrainiens qui sont hommes et majeurs n’ont-ils pas une obligation de participer aux combats ? Si oui, comment font les exploitants pour maintenir la production de céréales et d’oléagineux à 60 % ?

Au début de la guerre, le 24 février, tous les hommes de moins de 60 ans étaient mobilisables. Mais, après quelques semaines de conflit, face à l’enjeu de la production agricole en Ukraine, le gouvernement Zelensky a mis en place un système dérogatoire pour les agriculteurs afin qu’ils soient exemptés de conscription. C’était indispensable, du point de vue ukrainien, pour assurer le travail dans les champs au printemps, au moment où sont semés, par exemple, les maïs. Cela a permis aux agriculteurs, en tout cas dans les territoires épargnés par les combats, de semer.

Gurth : J’ai l’impression que nous découvrons depuis peu l’impact que la guerre a sur la livraison de blé (et autres denrées et matériaux) provenant d’Ukraine. Est-ce que les états-majors des pays européens n’auraient pas pu anticiper ce point ?

La guerre a effectivement mis en lumière la place prise par la Russie et l’Ukraine dans la production et dans l’exportation de céréales. En Ukraine, tout particulièrement, les exportations ont augmenté de façon très spectaculaire ces dernières années. L’arme alimentaire est malheureusement une arme aussi vieille que la guerre. Les états-majors en ont évidemment conscience, mais les solutions opérationnelles ne sont pas simples dès lors que l’OTAN ne veut pas engager de troupes – ou de navires – face aux armées russes. Escorter des navires chargés de blé suppose, par ailleurs, que les ports de la mer Noire soient déminés. Mais comment les Ukrainiens accepteront-ils d’ouvrir leurs ports avec le risque que les Russes en profitent pour les attaquer ? Cela explique que, côté ukrainien, les discussions actuelles soient considérées avec une extrême prudence.

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Kirsa : Svp, le blé : une menace pour accentuer la peur dans le monde entier ? Ou y a-t-il déjà une pénurie sensible dans différents pays ?

La crise alimentaire est devant nous. Pour l’heure, effectivement, il s’agit d’inquiétudes exprimées en fonction de l’état des stocks, des prix historiquement élevés du blé et des menaces sur la récolte de l’été 2022, puis sur la préparation des semailles de l’automne 2022 en Ukraine. Tous ces facteurs s’ajoutent à une situation déjà tendue en raison des effets du Covid-19, de la hausse des prix des matières premières, du coût croissant des engrais, qui ont fait augmenter les prix. Les organisations internationales s’alarment donc des conséquences dans les pays les plus fragiles et les plus dépendants aux exportations russes et ukrainiennes : Egypte, Liban, Tunisie, par exemple, ainsi que l’Afrique. Cela renchérit aussi les coûts pour les organisations humanitaires qui font survivre des millions de personnes dans le monde, comme les réfugiés syriens, par exemple.

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Guy : Les spécialistes semblent dire que ce n’est pas le blé mais le maïs ukrainien qui risque de poser un problème pour l’alimentation mondiale. Qu’en pensez-vous ?

Vous avez raison d’insister sur la question du maïs, symboliquement moins forte que le blé, mais extrêmement importante. L’Ukraine produit des millions de tonnes de maïs chaque année. Pour la récolte 2022, pour laquelle les semis ont commencé après le début de l’invasion russe, beaucoup d’agriculteurs ont choisi de réduire leur part de production de maïs pour réduire leurs coûts – le maïs est, en effet, assez coûteux à produire et à transporter. La production estimée cette année devrait représenter 26 millions de tonnes, contre 37 millions environ l’année précédente. Sur cette production, combien pourront être exportées si les ports de la mer Noire restent bloqués ? C’est toute la question. Et selon la réponse les effets sur le marché européen et mondial seront plus ou moins marqués.

Maz : La responsabilité de la crise alimentaire (et plus généralement l’inflation touchant les nombreux secteurs économiques), n’incombe-t-elle pas aux marchés financiers et aux tradeurs qui font gonfler artificiellement les prix au regard d’une conjoncture peu reluisante ?

Dans les prix actuels des céréales, il y a une part évidente de spéculation. Mais quel pourcentage ? Je ne saurais vous le dire. Certains acteurs internationaux font le pari de la rareté et peuvent jouer sur les stocks en espérant que les prix augmentent. C’est malheureusement, là aussi, une pratique ancienne. Mais elle est d’autant plus insupportable, dans cette période, qu’elle risque de mettre en danger des vies, des millions de vies, à cause des prix des aliments de base qui peuvent rapidement devenir inaccessibles pour les plus pauvres des pays pauvres.

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Christine C. : S’il y a pénurie alimentaire généralisée, la Russie ne va-t-elle pas en souffrir par rebond ?

La Russie a profondément transformé son système de production agricole pour devenir un autre grenier à céréales du monde entier. Les dernières estimations font état d’une production de blé qui pourrait représenter 87 millions de tonnes pour la récolte de cet été. C’est considérable, bien au-delà des moyennes des cinq dernières années. La consommation des Russes ne représente qu’une toute petite part de cette production, donc il n’existe, sur ces produits agricoles, aucun risque immédiat de pénurie.

Jacky : Pourquoi s’obstiner à prendre la mer pour exporter les céréales alors qu’ils peuvent transiter par les routes ou par voies ferrées vers un port de l’UE ?

C’est une question essentielle. Les ports de la mer Noire représentent, en temps de paix, environ 95 % des exportations de céréales récoltées en Ukraine. A Odessa, Yuzhne, Mykolaïv, par exemple, de gigantesques élévateurs permettent de charger des Panamax, des navires capables de transporter plus de 50 000 tonnes par cargaison. Si vous voulez faire la même chose par la route, vous pouvez charger 24 tonnes par camion. Chaque navire représente ainsi l’équivalent de 2 000 camions…

Le problème est plus complexe pour le rail. L’Ukraine est certes dotée d’un réseau de chemin de fer assez exceptionnel. Mais, malheureusement, l’écartement des rails construits par l’URSS en Ukraine n’est pas le même que celui des rails en Pologne ou en Roumanie. Conséquence : il faut transborder chaque wagon, un par un, à la frontière. Et chaque wagon ne peut porter que 70 tonnes. Un navire de 50 000 tonnes représenterait ainsi plus de 700 wagons. Malgré des efforts assez impressionnants, les Ukrainiens n’ont réussi à exporter que 1 million à 1,5 million de tonnes par mois ces deux derniers mois contre 5 millions à 6 millions de tonnes en temps normal. Le défi logistique est donc immense pour passer des ports aux routes ou aux chemins de fer.

Whoever : Quand on parle du blé ukrainien, s’agit-il des exportations « libres » de l’agriculture ukrainienne ou des prises de guerre (vols) russes dans les stocks ukrainiens dans les zones occupées ?

Les statistiques actuelles sur les céréales ukrainiennes correspondent aux productions en territoire non occupé par les Russes. Le gouvernement ukrainien a évoqué le vol de plus de 500 000 tonnes de céréales par les Russes, dont une partie vers la Crimée. Les Russes ont déjà tenté d’en exporter vers l’étranger. Une des difficultés, pour les Occidentaux, c’est de repérer le blé volé et de le distinguer du blé non volé, autorisé à l’exportation. Un très bon connaisseur m’a expliqué qu’il y avait environ 5 millions de tonnes de blé aujourd’hui conservées dans des silos dans des territoires sous contrôle russe. Il est possible que les Russes s’en emparent. Ils vont sans doute tenter également de récolter les blés semés à l’automne 2021 et qui arrivent à maturité dans quelques semaines sur des terres sous leur contrôle.

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Stef : La dépendance alimentaire de pays très peuplés, comme l’Egypte, est-elle surmontable par une réorientation des politiques agricoles vers l’autosuffisance ?

La dépendance de pays comme l’Egypte, le Liban ou la Tunisie est inscrite dans un temps long. Tous les pays ne bénéficient évidemment pas des mêmes ressources agricoles. L’Ukraine, en particulier, dispose de « terres noires » extraordinairement productives, avec un climat très favorable. Cela n’est pas le cas, aujourd’hui, de pays comme l’Egypte ou la Tunisie, par exemple, qui ne peuvent pas nourrir leurs populations avec leurs seules productions.

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