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« A l’instar du climat, il faut un “GIEC de la santé planétaire” »


Le climat a son GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). La biodiversité a son IPBES (Plate-forme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques). Pourquoi la santé n’aurait-elle pas aussi son groupe intergouvernemental sur la santé planétaire ? L’émergence du SARS-CoV2 et la pandémie de Covid-19 soulignent dramatiquement les failles de la prédiction et des stratégies de préparation à ce type de risques. Pourtant, de nombreux scientifiques avaient alerté sur la possibilité d’une catastrophe majeure. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) avait listé plusieurs agents infectieux à fort potentiel épidémique sous le terme de « maladie X », en y incluant des coronavirus.

Un système d’alerte précoce, renforcé en 2013, était en place afin de mieux assurer et coordonner la surveillance des zoonoses aux interfaces entre humains, animaux et écosystèmes. D’importantes ressources avaient été également allouées pour améliorer la détection et la surveillance d’agents potentiellement émergents circulant dans la faune sauvage. Et pourtant il n’a fallu que quelques mois pour qu’une nouvelle maladie se propage de Wuhan, en Chine, à l’ensemble de la planète.

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La complexité des facteurs et des mécanismes fait qu’il est difficile, sinon impossible, de prévoir ce qui va émerger, comment, où et quand. Il devient impératif de s’attaquer aux causes, et pas seulement de traiter les conséquences des épidémies, en investissant massivement dans la prévention par le biais de l’écologie de la santé, au côté de la santé environnementale et de la médecine de prévention.

Anticiper les risques

Dans ce contexte, un groupe intergouvernemental sur la santé planétaire contribuerait à la compréhension de l’interdépendance des facteurs et mécanismes responsables de l’émergence des épidémies, à un meilleur ciblage de la surveillance et, surtout, à l’amélioration de la prévention. Ce groupe informerait régulièrement la population et les décideurs de l’avancée des recherches dans les domaines de la santé humaine, de la santé animale et des écosystèmes, afin de mieux anticiper les risques pandémiques et de développer des solutions permettant de les prévenir.

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Le « GIEC de la santé » permettrait également de pérenniser les initiatives scientifiques sur l’écologie de la santé, dont le nombre augmente particulièrement depuis 2021. Ainsi, très rapidement après l’émergence du Covid-19, les organisations internationales comme la Commission européenne, l’OMS ou encore l’IPBES ont souligné l’importance des liens entre santé humaine et santé animale, et pointé la dégradation de l’environnement comme facteur responsable des épidémies de maladies infectieuses comme de leur transmission à grande échelle.

En témoigne aussi l’initiative One Health (Une seule santé), portée par la nouvelle alliance quadripartite formée par l’OMS, l’Organisation mondiale de santé animale, l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) et le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). Cette alliance a mis en place, en 2021, un groupe d’experts de haut niveau), dont la première mission est de donner une nouvelle définition de cette « One Health ». Il s’agit d’« une approche intégrée et fédératrice qui vise à équilibrer et à optimiser durablement la santé des hommes, des animaux et des écosystèmes en reconnaissant leurs interdépendances ».

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Expériences locales

Les expériences du GIEC et de l’IPBES démontrent que l’on peut produire de l’expertise scientifique, des scénarios et des recommandations aussi bien à l’échelle globale que locale. Elles prouvent également que les scientifiques peuvent présenter des résultats de nombreuses disciplines, y associer des savoirs traditionnels et indigènes, tout en prenant en compte la complexité de communiquer dans différents domaines : santé humaine, santé animale, agriculture, élevage, économie, commerce, urbanisme… De même, un groupe intergouvernemental sur la santé planétaire synthétiserait régulièrement les avancées sur la prévention et les solutions.

Il pourrait également promouvoir des pistes d’actions inspirées par la nature et soutenues scientifiquement, comme les réserves de biosphère de l’Unesco. Ces dernières ont pour ambition d’encourager et de soutenir des expériences locales de mise en œuvre de nouvelles approches de santé territoriale, spécifiques aux contextes locaux et pouvant concerner les liens entre santé, biodiversité et initiatives en agroécologie, écopastoralisme, reforestation communautaire ou encore pêcheries. Les réserves de biosphère ont la particularité unique d’associer conservation de la biodiversité, recherche scientifique, éducation et développement économique et inclusif des communautés locales.

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Mais pas d’illusion. La course à l’innovation et à la compétitivité économique minore le rôle de la prévention au profit des réponses technologiques, qu’elles soient d’intelligence artificielle ou biotechnologiques, comme la géo-ingénierie face au dérèglement climatique. Promouvoir la prévention suppose de réduire les facteurs de risques qui sont liés aux systèmes économiques, alimentaires et commerciaux, sources de dégradation environnementale et d’impacts sanitaires. Les réticences et obstacles posés par certains secteurs seront importants. Il sera nécessaire de construire un plaidoyer scientifiquement argumenté ainsi que des alliances.

Communication intersectorielle

Ensuite, si les scientifiques font un effort important pour que leurs disciplines puissent dialoguer, la pluridisciplinarité et encore plus l’interdisciplinarité s’avèrent difficiles à mettre en place, surtout quand la compétitivité scientifique valorise la spécialisation.

Enfin, quand bien même les scientifiques réussissent dans leur travail d’expertise collégiale, force est de constater que les politiques publiques travaillent encore trop souvent en silo. Les ministères de la santé ne communiquent que très peu avec les ministères de l’environnement ou avec ceux du commerce. Mettre en place des politiques de prévention suppose d’agir sur divers secteurs, et ceux-ci doivent organiser leur intersectorialité.

Un groupe intergouvernemental pour la santé planétaire aurait donc la mission de produire de l’expertise pluridisciplinaire dans le cadre d’un dialogue intersectoriel. Un objectif difficile mais enthousiasmant répondant aux enjeux globaux de santé et de bien-être.

Cet article fait partie d’un dossier réalisé dans le cadre d’un partenariat avec l’Espace Mendès France, à l’occasion de l’université d’été de la Grande muraille verte.



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