« On est dans une vision court-termiste »


A la veille d’une demi-finale de Coupe de France en mai, avec l’immuable verve familiale, Laurent Nicollin, président de Montpellier, lançait dans une interview à 20 Minutes : « Si on passe à 18 clubs, j’ai peur qu’on assiste à des matchs de merde. » Presque un mois plus tard, la décision vient d’être actée.

A une écrasante majorité, les dirigeants des clubs professionnels français ont décidé, jeudi 3 juin, de valider le projet d’une élite resserrée. A partir de la saison 2023-2024, la Ligue 1 va passer de 20 à 18 clubs. Le système de relégation évolue aussi : quatre clubs descendront de Ligue 1 et deux monteront de Ligue 2.

Luc Arrondel, économiste du sport et directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), décrypte ce projet qui prend forme dans une période de crise économique pour le football français, marqué par la pandémie et la catastrophe Mediapro.

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Quelle est la situation économique du football français aujourd’hui ?

Il a vécu un double choc, avec l’arrêt du championnat l’an passé et donc l’absence de revenus grâce à la billetterie. Ensuite, le tsunami Mediapro, avec les pertes énormes liées aux droits télévisés. Les clubs auraient dû voir leurs recettes augmenter de 20 millions d’euros, mais ils n’ont jamais pu bénéficier de cette somme qui figurait dans tous les budgets prévisionnels. Forcément, ça déstabilise les institutions.

Pour comprendre les conséquences de cette crise, il faut attendre les rapports de la DNCG [la direction nationale du contrôle de gestion, une commission indépendante chargée de surveiller les comptes des clubs de football professionnels]. Ceux de la saison 2019-2020 ne sont pas encore sortis, donc ces rapports donneront des indications précises sur la situation.

Au vu de la situation de crise, peut-on considérer comme logique la volonté des clubs de faire évoluer le système ?

C’était le moment de réfléchir. Et voir au-delà des conséquences de la crise liée au Covid-19. On pourrait par exemple se demander pourquoi le football français se vend si mal à l’étranger [BeIN Sports débourse pour cela la somme de 80 millions d’euros par an sur la période 2018-2024]. C’est minime quand on compare aux championnats voisins. Il faut aussi souligner que le football français assure son équilibre financier grâce à une balance des transferts positive. Est-ce que ce sera le cas dans les années à venir ? Je ne suis pas convaincu, étant donné que le marché est tronqué et ralenti par la crise.

Le football français est déficitaire au niveau de ses résultats d’exploitation. Et un football qui tient seulement grâce au transfert de joueurs n’est pas viable sur le plan des résultats sportifs. L’aspect sportif entre aussi en compte dans cette annonce de Ligue 1 à 18 clubs. Le triste bilan des clubs français dans les compétitions européennes – outre le PSG, qui apparaît comme une exception – pousse aussi à se poser des questions sur le système.

Quel est l’intérêt pour les clubs avec ce passage à une élite à 18 ?

On est dans une vision court-termiste, mais plutôt simple : si vous êtes moins à partager le gâteau, vous mangez une plus grosse part. On vient de passer de 1,2 milliard d’euros à 680 millions d’euros de droits télévisés. Puisque la part de financement est divisée par deux, il paraît logique que les gros poussent pour cette solution avec deux clubs en moins, puisqu’ils gagneront plus d’argent.

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La question des droits télévisés est donc le cœur du réacteur ?

Totalement, et elle le restera tant qu’on ne saura pas comment ces derniers seront reversés à l’avenir. Si les droits télévisés sont répartis équitablement entre les clubs, les petits pourront certainement limiter les dégâts. Mais si l’on part vers un système de répartition inégalitaire, on peut être certain que les gros clubs se réjouiront. Faut-il privilégier la méritocratie ? Ou le système doit-il être égalitaire ? On n’a pas encore trop entendu les présidents de clubs se prononcer. Ni la Ligue de football professionnel [LFP]. Ne serait-il pas temps de créer son propre canal de diffusion ? Il faut trouver des solutions plus innovantes.

Canal+ a poussé pour cette Ligue 1 à 18 clubs. Pourquoi les diffuseurs ont-ils une influence aussi forte dans la construction du football français ?

Ils ont ici un immense pouvoir de négociation. A partir du moment où Canal+ est le seul interlocuteur de la LFP, ça lui donne un avantage énorme. Et s’il n’y a que Canal+ qui est prêt à mettre de l’argent pour diffuser la Ligue 1 – et encore, la chaîne souhaite uniquement diffuser deux affiches –, on se retrouve dans une situation de monopole désagréable pour la LFP. L’argument de l’attractivité du championnat est simple à mettre en avant pour Canal+ : si votre championnat compte moins de journées, vous réduisez le nombre de matchs « ennuyeux ». On sait bien que ce ne sont que les affiches du haut du classement qui intéressent le diffuseur.

L’échec de Mediapro a-t-il une influence dans cette volonté de Canal+ ?

C’est un argument de poids. Ils se servent de ce fiasco pour montrer à la LFP que le choix était mauvais. Ils ont même adopté une posture menaçante, en affirmant qu’ils pouvaient se retirer complètement de l’offre de football français si les coûts n’étaient pas revus à la baisse. C’est un tour de force mais sans trop de violence. Et qu’on a vu venir.

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Sur le plan sportif, quel peut être l’impact de ce passage à 18 clubs ?

L’objectif reste de valoriser cette Ligue 1, de la rendre attractive pour les marchés étrangers et plus compétitive. Certainement aussi d’essayer d’améliorer les performances des clubs français dans les compétitions européennes. Lors de la période 1997-2002, avec la Division 1 à 18 clubs, trois clubs français (Marseille, Monaco et Lens) ont atteint le dernier carré européen. Mais des équipes comme Sedan ou Gueugnon n’ont pas réussi en Coupe UEFA (élimination au premier tour, respectivement en 2001 et 2002). Donc on ne détient ici aucune vérité.

Peut-être que les décideurs vont utiliser ces arguments, mais ils ne vont pas convaincre tout le monde. Un calendrier allégé permettra certainement aux clubs français d’être plus performants. Cependant, la LFP doit penser à une réforme de tout le football français, en incluant aussi le National [du troisième au cinquième niveau dans le système de classement]. Et pas simplement se focaliser sur le nombre de clubs.

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