Laurel Hubbard illustre la difficile inclusion des sportifs transgenres


La Néo-Zélandaise Laurel Hubbard a soulevé 90 kg à l’arraché de la finale d’haltérophilie féminine des Jeux du Commonwealth en 2018, en Australie.

Laurel Hubbard le sait. Quand elle entrera sur la scène du Forum international de Tokyo, lundi 2 août, et débutera sa compétition en haltérophilie, elle sera au centre de toutes les attentions. Pas tant pour ses résultats potentiels, mais surtout parce qu’à 43 ans, la Néo-Zélandaise, née homme, est la première femme transgenre à participer aux Jeux olympiques (JO).

Ironie du sort, cette première aura lieu dans le pays le plus en retard du G7 en matière reconnaissance des droits des minorités. En juin, le parlement japonais a
repoussé sine die l’adoption d’un texte visant à rendre « inacceptables » les « discriminations contre les [personnes] LGBT ».

« Je ne veux pas changer le monde. Je veux juste être moi-même et faire ce que je fais », avait déclaré Laurel Hubbard en 2017 à Radio New Zealand lors de l’une de ses rares interventions. Pas si simple, en réalité. L’athlète s’est certes conformée aux exigences du Comité international Olympique (CIO), notamment sur le niveau de testostérone requis, pour prétendre participer aux Jeux et a ainsi été admise pour concourir dans la catégorie des plus de 87 kg de l’épreuve féminine d’haltérophilie.

Cette décision a cependant provoqué des protestations de ses rivales, faisant valoir que son passé en tant qu’homme lui donne un avantage, a fortiori dans une discipline considérée comme très masculine.

Le « cas » Laurel Hubbard illustre la difficulté des personnes transgenres à intégrer la sphère sportive, alors que CIO a avalisé leur inclusion depuis les Jeux d’Athènes, en 2004 « C’est un monde conservateur et machiste : me révéler aurait brisé ma carrière », a récemment expliqué Fumino Sugiyama, devenu membre du comité olympique japonais. Homme trans, âgé de 40 ans, il a été membre de l’équipe féminine d’escrime jusqu’à ses 25 ans. « Les choses évoluent mais ceux qui sont nés avant les années 1980 ont été bercés par l’idée qu’un trouble de genre est une maladie ».

Comme lui et l’Américaine Caitlyn Jenner, médaillée d’or au décathlon masculin en 1976 alors qu’elle était Bruce Jenner, la championne olympique 1996 de canoë biplace, Sandra Forgues n’a fait son coming out trans qu’après avoir renoncé au sport et avoir suivi un traitement hormonal en 2016, à l’âge de 47 ans. « Si on m’avait dit “Tu peux faire une transition à 20 ans ou une carrière de haut niveau”, j’aurais fait ma transition, même si je sais que derrière je peux être champion olympique », raconte-t-elle au Monde.

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Evolution du règlement du CIO

Entre les détracteurs qui voient dans l’inclusion d’hommes devenus femmes la « mort du sport féminin » et ceux qui souhaiteraient les accepter sans transition hormonée, le CIO joue les équilibristes : comment assurer cette inclusion sans compromettre la sécurité et l’équité ? Dans le sport, le principe de non-mixité prévaut pour respecter une égalité supposée au départ : les femmes, d’un côté, les hommes, de l’autre.

Cette lecture ne reflète pas « l’être humain dans sa complexité », considère toutefois Sandra Forgues. « Le monde cisgenre [personne dont l’identité de genre masculin ou féminin correspond à son sexe biologique] et hétérosexuel correspond à 98 % de la population mais qu’est-ce qu’on fait des 2 % restants ? », interroge-t-elle.

De l’aveu de son porte-parole, Christian Klaue, le CIO ne possède pas « la solution ultime ». En 2015, il a fait évoluer son règlement en n’obligeant plus les athlètes trans à avoir recours à une chirurgie de réassignation sexuelle et en conditionnant la participation des femmes trans à un certain niveau de testostérone : celui-ci doit être inférieur à 10 nmol/L durant douze mois minimum avant de pouvoir concourir aux Jeux.

Cette évolution devait faciliter l’accession d’athlètes trans au haut niveau, alors qu’ils sont souvent bloqués par le critère de « reconnaissance légale du nouveau sexe accordée par les autorités officielles compétentes », comme mentionné dans la Déclaration du consensus de Stockholm concernant les changements de sexe dans le sport du 28 octobre 2003.

Laurel Hubbard a effectué sa transition en 2012, à 35 ans. En 2017, elle devenait vice-championne du monde des plus de 90 kg. Actuellement classée 16e mondiale, elle a longtemps été écartée des compétitions après une blessure au coude survenue lors des Jeux du Commonwealth en 2018 et ne devait donc pas être en lice à Tokyo. Mais la pandémie de Covid-19 a rebattu les cartes.

C’est pourquoi certaines de ses concurrentes ont tenté de l’interdire de participation, comme l’avait fait la Fédération australienne d’haltérophilie par le passé, arguant que la musculature et la puissance qu’elle avait développées lorsqu’elle était encore un homme, lui conféraient un avantage physique, indépendamment de son taux de testostérone.

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« Une Ferrari avec un moteur de 208 »

« Si vous avez un squelette qui est plus lourd, des bras plus longs mais pas les muscles pour les bouger, ça ne vous sert à rien », rétorque Sandra Forgues. L’ancienne internationale parle en connaissance de cause : six mois après l’ablation de ses gonades mâles (lieu de sécrétion de la testostérone), elle est passée de 3 h 15 au marathon à 3 h 50, devenant « une Ferrari avec un moteur de 208 ».

Pour autant, elle ne pense pas que l’approche retenue par le CIO soit équitable. « On a pensé que la performance n’était qu’une question de testostérone alors que tous les sportifs savent que le sport est certes physique, mais qu’il est aussi technique, et stratégique », résume la Française. Pour cette raison, elle préconise de créer des écarts-types : mesurer les critères de la performance des 1 000 premiers mondiaux de chaque discipline et vérifier ensuite que les personnes trans rentrent dans ces critères-là. Le cas échéant, elles seraient exclues.

Dans le sillage du CIO, quelques fédérations ont encadré la pratique des athlètes trans d’un point de vue hormonal. La fédération internationale d’athlétisme a abaissé le niveau de testostérone requis pour participer à ses compétitions (championnats du monde, meetings de sélection aux Jeux olympiques), rendant la participation encore plus contraignante. Fin juin, l’athlète transgenre américaine CeCe Telfer a ainsi été exclue des sélections olympiques américaines, faute d’avoir pu répondre aux normes de World Athletics. En 2019, elle avait été la première femme transgenre à remporter le championnat universitaire d’athlétisme.

L’histoire de CeCe Telfer est celle de « candidates aux sélections dont on n’entend pas parler », souffle Sandra Forgues. Alors que certains réclament la création d’une catégorie dédiée aux sportifs trans, une majeure partie des principaux concernés continuent de souffrir de cette stigmatisation : taux de suicide élevé, hauts risques d’anxiété et de dépression, comme l’a rappelé une étude française du Comité Idaho et du think tank République et Diversité en février. C’est probablement l’une des principales raisons pour lesquelles si peu d’athlètes transgenres frappent à la porte des Jeux olympiques.

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