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Le cyclisme italien traverse une crise existentielle

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Vincenzo Nibali (à droite avec le maillot rose) est le dernier vainqueur italien du Tour d’Italie, en 2016.

« Au cours de la dernière décennie, [nous avons] perdu [notre] identité. » Le Lombard Luca Guercilena dressait cet amer constat, en juin 2020, dans un entretien au site spécialisé Suiveur. Comme d’autres avant lui, le manageur général de la formation américaine Trek-Segafredo tentait de comprendre les causes de la crise qui frappe le cyclisme sur route italien, dont l’une des expressions les plus emblématiques tient en l’absence, depuis 2017, de formations transalpines en World Tour, l’élite de la discipline. « Je ne serai pas le premier à le dire, mais c’est vraiment dommage : il fut un temps où nous avions une dizaine d’équipes de haut niveau, cela semble une éternité », résumait-il.

Certains ont pourtant essayé d’enrayer cette lente déliquescence, comme Paolo Bettini, champion olympique (2004) et double champion du monde (2006, 2007), l’un des visages de l’âge d’or du cyclisme italien. Fin 2013, quand il rend son tablier de sélectionneur de l’équipe nationale, « le Grillon » s’associe avec le pilote de formule 1 Fernando Alonso avec l’ambition de monter une équipe digne du sommet de la hiérarchie mondiale. Sans succès.

En 2016, alors que la formation Lampre-Merida vit ses dernières heures en World Tour, c’est au tour de Vincenzo Nibali de tenter de sauver la présence italienne dans l’élite. Le Sicilien, qui court alors pour la formation kazakhe Astana, a de sérieux arguments : il vient d’ajouter un deuxième Giro à son palmarès, après s’être adjugé le Tour de France, deux ans plus tôt. Là encore, la tentative se solde par un échec. Il finira par se tourner vers la monarchie bahreïnie.

« Très peu d’entreprises locales capables d’investir »

Au cours de la dernière décennie, le cyclisme a changé de visage. Il s’est internationalisé. Son financement aussi, reposant désormais majoritairement sur des Etats et des multinationales. Un coup d’œil aux formations actuelles du World Tour permet d’en prendre la mesure : UAE Emirates est soutenue par la plus importante banque émiratie ; Astana est approvisionnée directement par le gouvernement kazakh ; héritière de l’historique Rabobank, la Jumbo-Visma est sponsorisée par l’une des plus célèbres sociétés de logiciels d’Europe du Nord, tandis qu’Ineos est la plus grande entreprise privée du Royaume-Uni.

A quelques exceptions près, le budget d’une formation de première division se chiffre aujourd’hui à des dizaines de millions d’euros. « Le coût pour soutenir une équipe du World Tour est très élevé », reconnaît Paolo Bellino, administrateur général de RCS Sport, la société gestionnaire du Giro.

« La crise des investissements, après l’époque glorieuse de Saeco, Mapei, Lampre, Fassa Bortolo et Liquigas, doit être vue dans un contexte où il y a très peu d’entreprises locales capables d’investir dans cette nouvelle forme de cyclisme », fait valoir Matteo Monaco, le secrétaire général de la Société italienne de l’histoire du sport (SISS).

Investir dans le cyclisme ne permet pas de créer beaucoup de valeur ajoutée

L’Italie, dont les petites et moyennes entreprises constituent l’épine dorsale économique, a été l’un des pays les plus durablement affectés par la « grande récession » de 2008, puis par la pandémie de Covid-19. Or, investir dans le cyclisme ne permet pas de créer beaucoup de valeur ajoutée et, parfois, même une grande saison ne suffit pas à rentrer dans ses frais.

Les affaires de dopage qui ont entaché une partie du passé cycliste italien n’ont pas favorisé non plus la prise de risque. Le « Blitz du Giro » à San Remo en 2001, l’affaire « Oil for Drugs » en 2004, ou encore le déclin, puis la mort brutale du coureur Marco Pantani la même année, ont « d’une certaine manière, miné et modifié le sentiment populaire en Italie à l’égard du cyclisme », concède M. Monaco.

Le paradoxe est que le pays reste l’une des nations qui fournit le plus de coureurs de l’élite avec 54 des 530 membres du World Tour en 2022, derrière la Belgique (66) et la France (57). « Les Italiens sont partout ! Dans l’encadrement des équipes aussi », insiste Paolo Bellino. Chez Astana, ils sont même plus nombreux que les Kazakhs.

Un « trou générationnel »

Matteo Monaco tempère : « Il faut examiner les valeurs relatives, plutôt qu’absolues. » Si la proportion de Transalpins dans le peloton est restée relativement constante au fil des ans, leur rôle a changé. « Les meilleurs actuellement, tels que [Filippo] Ganna, [Matteo] Trentin et [Alberto] Bettiol, se sont souvent retrouvés avec un statut de domestique [équipier au service d’un leader] », rappelle le secrétaire général de la SISS.

De 2000 à 2010, les cyclistes italiens avaient remporté neuf Giro, une Vuelta et dix-neuf « monuments », les courses d’un jour les plus prestigieuses du calendrier. Au cours de la décennie suivante, les Azzurri se sont adjugé trois Tours d’Italie, un de France, un d’Espagne et cinq monuments, mais sur ces dix succès, six ont été obtenus par le seul Vincenzo Nibali et la 3e victoire enregistrée au Giro par Michele Scarponi (mort en 2017) n’est due qu’à la disqualification de l’Espagnol Alberto Contador.

« C’est vrai qu’on ne vit pas la meilleure période », concède Paolo Bellino, de RCS Sport. Mais pour lui, l’affaire relève, avant tout, d’un « trou générationnel » et d’un peu de « malchance ». Pour preuve : Sonny Colbrelli, que certains voyaient devenir le fer de lance du cyclisme transalpin, après sa victoire au championnat d’Europe et sur Paris-Roubaix en 2021, a été victime d’un arrêt cardiorespiratoire à la fin de la première étape du Tour de Catalogne, le 21 mars. Le sprinteur-puncheur de la Bahrain Victorious – également devenu grimpeur lors du Tour de France 2021 – ne pourra plus courir dans son pays en raison de la pose d’un défibrillateur interne.

Paolo Bellino préfère miser sur le développement et l’attractivité du Tour national, en attendant l’éclosion du prochain grand champion transaplin capable de s’illustrer sur les courses les plus prestigieuses. « Dans la mentalité italienne, le cyclisme est avant tout le “Giro d’Italia”, reconnaît Matteo Monaco. Pour raviver la passion pour le champion, il est nécessaire qu’un cycliste émerge des courses à étapes, peut-être un peu audacieux, comme un Don Quichotte qui sait enflammer les esprits, qui peut lutter contre les moulins à vent représentés par les [Tadej] Pogacar, [Primoz] Roglic, [Wout] Van Aert et [Mathieu] Van der Poel. »

Luca Guercilena, lui, est convaincu que le vélo italien a aussi besoin d’une équipe de haut niveau capable de représenter « un exemple vertueux qui pourrait apporter confiance et optimisme ». Pour que cela devienne réalité, insiste Matteo Monaco, il faut un projet ambitieux « non seulement sur le plan économique, mais surtout sur le plan technique : un travail à long terme sur les jeunes, un partenariat d’investissement de plusieurs entreprises et un nouveau sponsoring du cyclisme ».

Et si le salut venait de l’ancien sélectionneur de l’équipe nationale, Davide Cassani ? En janvier, ce dernier confiait dans les colonnes de La Gazzetta dello Sport sa volonté de lancer, dès 2023, une équipe sur le modèle de la belge Alpecin-Fenix de Mathieu van der Poel, actuelle meilleure formation de deuxième division. Une équipe avec « une image forte, un coureur emblématique et des invitations assurées pour les courses ». Mais, surtout, selon le souhait de Davide Cassani, « avec une âme italienne ».

Trois équipes italiennes de deuxième division au départ du Giro

Trois équipes italiennes – Bardiani CSF Faizanè, Drone Hopper-Androni Giocattoli et Eolo-Kometa – sont bien du voyage en Hongrie, où a été délocalisé, vendredi 6 mai, le départ du 105e Tour d’Italie. Mais elles ne doivent leur participation qu’au bon vouloir de RCS Sport, société gestionnaire de l’épreuve. Aucune de ses formations n’a le statut de World Team, qui garantit l’accès aux compétitions les plus prestigieuses du calendrier. Bien qu’évoluant en deuxième division (ProTeams), elles n’auraient pas non plus pu bénéficier des invitations allouées automatiquement aux deux équipes de cet échelon ayant réalisé les meilleures performances la saison passée – les formations belge Alpecin-Fenix et française Arkéa-Samsic. Cette dernière a préféré décliner, offrant aux organisateurs du Giro l’option de convier une troisième équipe de son choix pour cette édition 2022.

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